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Zörn, Cauchemar du Salbev

le Mer 9 Mai - 17:55



-- On sera toujours ensemble ?

Les yeux pleins d’espoir, Elle le fixe, ses doigts cherchent les siens, sa chaleur au milieu des autres petits corps d’enfants. Ils dorment tous à point fermés, sauf Elle et Lui. Lui a un sourire, il l’attrape doucement et la sert contre lui. Son nez planté dans ses cheveux noirs corbeaux, il se nourrit de cette tendresse interdite et secrète, de leur lien plus fort encore que celui du sang, celui d’une âme scindée en deux, d’un destin intrinsèquement lié.

-- Je te le jure.

Lui dépose un baiser sur son front blanc. Elle a un rire, à peine perceptible entre ses lèvres. Elle lui jette un petit regard, et ferme finalement les yeux, s’abandonnant doucement contre lui.

Elle sait qu’il fera tout pour Elle. Il lui a déjà dit que s’il devenait libre, il viendrait l’acheter. Qu’elle devrait être patiente et attendre, mais un jour, Elle serait à Lui, et ils seront heureux. Ensemble. Parce que personne ne peut les comprendre, personne ne saurait les séparer, pas vrai ? Pas même le froid mordant du nord, pas même le vent qui siffle et nourrit les flammes des Temples, faisant s’envoler la cendre des braseros éteints.

Personne ne saurait…
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Jeu 10 Mai - 20:20

-- Elle est partie.

L'enfant ne relève pas les yeux. Il continue de frotter le sol, interdit. Pas envie de parler, pas envie de crier, parce qu'il risquerait d'y laisser des larmes. Alors il frotte, plus fort, les genoux sur la pierre froide. Peut-être que s'il frotte assez fort, assez vite, elle reviendra ? Peut-être qu'il s'est trompé, le vieux. Elle a pas pu être achetée.

Dans le Salbev, la seule façon de s'en sortir, c'est de miner, et pour être mineur, il faut être fort, avoir de beaux bras et de beaux muscles. Elle et Lui, ils ne sont pas comme ça. Lui lui a toujours donné de quoi manger, mais même avec leurs deux parts, elle n'a jamais été autre chose que maigre. Une aiguille au milieu du foin, une brindille faible et fragile.

C'est pas la Mine qui l'a achetée, la Mine n'achète que les forts.

-- C'est... C'est le Seigneur Jacek ?

-- Non.


Le Prêtre a un petit rire, ça ressemble à un jappement. Le garçon ne dit rien, et frotte plus fort encore.

Elle avait juré. Ca ne devait pas se passer comme ça.
Ils l'ont forcé. Ils ont forcément dû la forcer. Elle n'aurait jamais pu Lui faire ça. Ils avaient juré de centaines de fois, à demi-mots, parfois avec un simple baiser sur les lèvres comme pour sceller cet élan de tendresse interdit.
Elle lui était promise, comme on promet souvent tout Arlys à Zeldsan. Elle lui était promise, parce qu'ils étaient nés du même ventre comme ça n'arrive jamais à Bévône.

Comment avaient-ils osé ?

-- Tu as fini de frotter ? Il fait faim.

Le Prêtre baille, montrant une belle rangée de dent.

Le garçon frotte encore, mais il n'y a plus rien à frotter. C'est fini.

-- Prêtre Orest...

-- Oui ?


Le Wolfyr pose ses pupilles fendues sur le gamin. Il est tout petit. Plus petit que les autres. Comme tous les êtres petits, il est aussi plus rapide et plus nerveux. C'est pour ça qu'il est si seul. Parce qu'il ne veut être l'ami de personne.

Il n'avait qu'Elle, et Elle est partie.

-- Qui l'a achetée ?

Orest, derrière sa bure sombre couverte d'une épaisse fourrure de loup gris, ricane. Ses yeux mordorés brillent derrière ses cheveux grisonnants. Il est vieux, Orest, et comme tous les Prêtres du Salbev, il a froid aux os. Il ne veut pas rester trop longtemps dans les salles, il aimerait mieux la salle du repas, ses grandes tablées et son grand feu.

-- Qu'est-ce que ça change ?

Le garçon ne relève pas les yeux. Il ne relève rien, du tout, sauf peut-être sa carcasse. Il jette d'un bras mou le linge noirci et poussiéreux dans le seau qu'il tient de son autre bras.
Tout en lui est endolori, jusqu'au bout de ses phalanges gelées.

-- Un Seigneur Vampire du nom de Ryszard... du Clan des Bêtes.

Lui ne sait pas encore ce que ça signifie. Est-ce que ça signifie qu'elle y est prisonnière ? Il sait ce que font les vampires du clan des Bêtes. Il sait qu'ils assemblent les créatures. Est-ce qu'ils font la même chose pour les petites filles toutes fines comme des brindilles ?

Il fronce les sourcils alors qu'il suit Orest qui a déjà fait une dizaine de pas dans le long couloir du Temple. Il fait froid entre les murs, mais quand le Wolfyr passe, les torches s'allument.

Mais même avec toutes les flammes du monde, Il a froid. Il marmonne, après un moment :

-- Il n'est pas du Salbev...

Le Wolfyr a un petit rire, ses grandes dents dépassant de ses lèvres ressemblant à des babines.

-- Non, en effet. Les terres de leur Patriarche sont à l'ouest d'ici, bien à l'ouest. Ils ont quelques membres à Mineas.

Le gamin baisse les yeux et ses sourcils froncés, il semble réfléchir. Le Prêtre ignore à quoi, mais il devine sans mal qu'Elle est le centre de toute cette confusion.

-- Tu ne devrais pas trop y penser, petit. Ryszard est un proche du Patriarche, un vampire puissant. Cruel et sournois comme tous ces fichus Vampires qui empoisonnent nos terres...

Orest laisse le silence s'installer, avant de murmurer, de quelques tons plus bas :

-- Qui sait, peut-être que vous vous reverrez...

Le vieil Orest a un petit soupire, alors que ses yeux dorés brillent dans l'obscurité. Il n'allume plus de torches. Le gamin le suit, à l'aveuglette.

Les ténèbres pour seules témoin de cette flamme qui s'allume dans le fond de son regard.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Mer 16 Mai - 16:35


Les dortoirs sont silencieux depuis qu’Elle est partie.

Avant, il y avait ses rires qui rebondissaient sur chaque mur, et son écho harmonieux formait alors un canon particulier pour Lui. Ça avait le mérite de leur réchauffait le cœur à tous, dans le dortoir.

A y penser, il a froid, horriblement froid.

Tellement froid qu’il n’entend pas les autres rires des enfants trop pressés d’être achetés et d’avoir la chance de prouver ce qu’ils valent, d’acheter eux-mêmes leurs droits, leur existence.

Ils ont de grands rêves, hauts comme des montagnes pour certains. Ils s'imaginent déjà vampire, grand pyromancien pour ceux qui savent allumer trois brindilles ou encore prêtre comme Orest, bon et dédié à Zeldsan en qui ils croient tous aveuglement.

Lui ne rêve pas. Il reste là, allongé sur le flanc, mime incroyable des cadavres qui jonchent les ruelles depuis que le vieil Orest a surpris un vampire à déguster un de leur minot. Pas question de fermer les yeux dessus, même s’ils sont nobles et forts.

A la vérité, Lui s’en fiche bien de leur histoire, de leur guerre ou de leur rêve.

Allongé sur la pierre froide, emmitouflé dans ce qui ressemble vaguement à un linceul, il se demande pourquoi il vit.

Les autres enfants rient, mais lui n’a envie de rien, pas même de pleurer.

Il ne veut pas participer à leur joie, mais il n’a pas l’impression d’être peiné.

Ils veulent tous trouver leurs chemins, ne comprennent rien de ce que lui ressent, mais ont-il un jour été aussi perdu ?

Il rumine dans son cocon blanc, larve informe et malingre.

Des droits, de l’argent…

Lui s’en fiche désormais.

Ces histoires de droit, de pouvoir, d’égo…

Tout ça c’est du vent.

Du vent sans rires.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Mer 16 Mai - 17:10

Il ne dort plus la nuit. Ça fait quelques temps déjà, plus de quelques mois, mais il n’y arrive tout simplement plus.

Son corps fin est lourd. Même quand il se lève après une courte sieste, il se sent vide, lymphatique. Amorphe.

Ça ne lui fait rien, pas plus que ça ne lui fasse vraiment quelque chose tous les colifichets qu’on lui jette à la figure. Le vieil Orest ne dit rien, mais il n’en pense pas moins, il le sait. Ils sont tous comme ça. Tous à attendre qu’il tombe, parce que ça fera toujours une couverture de plus pour les autres, un bout de pain de plus pour les quelques bouches à nourrir qui s’accumulent, d’années en années.

Ça ne lui fait rien, parce qu’il sait qu’il n’arrivera pas à mourir. Ce n’est pas qu’il n’en a pas envie, c’est sans doute qu’il n’en a pas assez envie. Il n’a jamais été très doué pour ce genre de chose. Est-ce qu’un jour il a été plus rapide, plus vif, plus malicieux ? Il ne se souvient plus.

Orest lui dit de temps à autre qu’avant Elle, il savait encore sourire.

Mais ce que le Wolfyr oublie de dire, c’est que ça ne sert à rien.

Dans la nuit, il essaye parfois d’afficher un petit sourire, même incroyablement petit, mais l’effort est trop grand. Son visage reste impassible, froid. Déjà mort.

Un cliquetis le sort de ses pensées. Dos collé au sol, il observe le plafond de pierre mais son oreille est tendue.

Clic-clic.

Ça recommence.

Ça recommence, encore, et encore, puis tout d’un coup, ça s’arrête.

Tout le monde dort à cette heure-là, sauf Lui, alors il se lève sans trop faire attention. Il met un certain temps, à cause de la fatigue constante, à cause du poids de sa propre existence qui s’accroche désespérément à ce squelette trop fort pour être brisé, trop faible pour s’accaparer toutes les choses dont il a eu un jour envie.

Il avance en silence, très lentement.

Il sait qu’il n’a pas le droit de sortir du dortoir après le couvre-feu, parce que les Vampires sont dangereux, parce que les adultes s’adonnent aussi parfois à quelques caresses interdites, sensualité morbide et dangereuse pour quiconque ressentirait quelque chose.

Lui n’a plus rien, même quand il avance. Pas peur de tomber sur un Vampire. Pas peur de tomber sur Orest.

Qu’est-ce qu’on lui ferait après tout ?

Le disputer ? Il est sourd à tout.

Le frapper ? Il s’est toujours laissé faire.

Le tuer ?



Il avance en silence puis finalement s’arrête. Ses doigts faméliques glissent sur la pierre pour se tenir, alors que ses yeux glissent sur le sol. Il y voit bien deux jambes blanches, fines comme celles qu’Elle avait. Elles sont courtes, aussi courtes que les siennes, mais il ne dit rien, et son regard, absorbé par le spectacle étrange et déroutant, continue.

Continue, encore, découvre le jupon tâché de sang, déchiré ici et là, mais qui couvre toujours admirablement et honorablement les monts et vallons de la jeune fille.

Continue, encore, sur son ventre ouverte en deux qui dégorge ses boyaux rouges, un peu de gras aussi, mais surtout un estomac bien gonflé coincé entre les flancs, près à glisser hors de la cage.

Continue, encore, sans un soubresaut, jusqu’à son visage complètement éteint, légèrement penché sur la droite, découvrant une gorge de cygne bardée d’un joli cramoisi, jurant presque avec les grosses boucles blondes qui lui tombent alors jusqu’à la poitrine. Les odieuses mèches cachent les deux beaux seins, à peine nés, à peine fermes, que la chemise de lin ne tient plus.

Un instant, il se fige sur cette beauté envoûtante et torturée, oubliant un moment qu’il devrait avoir en horreur cette virginité désacralisée à même le sol.

Un instant seulement, car la seconde d’après, la chose qui se tient assise sur le sol et qui jusqu’à maintenant avait sa main plongé dans les entrailles de la gamine, la bouche accrochée à sa gorge, le fixe.

Elle le voit comme il la voit également.

Ses yeux bleus de glace le percent mais Il ne bouge pas.

Il reste parfaitement silencieux, ne cherchant pas à fuir. C’est ce qu’il faudrait faire, pas vrai ? Fuir.

La créature a de longs cheveux noirs, et sa bouche est finement tracée. Ses crocs sont longs comme ceux des loups qui habitent les bois à l’est.

Par provocation sans doute, elle vient là se lécher le doigt, celui qu’elle a sortit des viscères, sans doute pour jouer ou lui faire peur.

Il ne dit rien.

Quelque chose lui barre l’estomac, mais il ne sait pas quoi exactement.

Il ignore pourquoi il fait ça, pourquoi il ne dit rien, pourquoi il ne fuit pas.

Peut-être parce que c’est un Vampire ? Il ne pourrait pas fuir, même s’il le voulait.

Alors lentement il s’assoit sur le sol, en tailleur, et il attend, comme on attendrait son tour.

Il sait qu’il n’est pas aussi joli qu’elle, il n’a ni les beaux seins, ni la belle gorge. Il ne doit même pas avoir un beau sang, mais il attend sans que la Créature n’est à le lui dire. Il la laisse mastiquer chaque bout de chair et la recracher, cherchant seulement à en extraire le plus d’hémoglobine.

Il attend, et petit à petit, sa tête tourne. Il s’allonge alors, sous le regard de la Créature qui ricane en mastiquant de plus en plus fort.

Il a une main sur son sein, où est l'autre déjà ?

Il clignote des yeux : jupon, sous-jupon, viscère, yeux bleus, crocs rouges.

Peut-être que le prêtre Orest va venir le sauver ?

Le Vampire n’a pas le droit d’être ici, pas le droit d’être dans ce petit coin du Temple à manger un rejeton de Zeldsan. Il ne sait pas qui elle est – ça fait longtemps qu’il a oublié un à un les noms de ceux et celles qui l’entouraient – mais il imagine qu’elle avait des rêves et des espoirs.

Est-ce qu’il espère que le prêtre va venir le chercher ?

Ses paupières s’alourdissent devant le spectacle.

Il est fatigué, et pour la première fois depuis longtemps, il s’endort vraiment.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Jeu 17 Mai - 19:39

Il est fatigué, mais ses paupières se soulèvent quand on effleure son front.

Ses yeux céruléens se posent un instant sur le flou de sa vie. L'image des crocs blancs le fait frissonner, mais il ne se défend pas et ferme à nouveau les yeux.

Il s'accroche avec une certaine tendresse aux vêtements de la Créature qui enfonce lentement son nez au milieu de ses cheveux. Il frissonne à le sentir respirer son odeur, à renifler comme un animal sa peau.

Ses sourcils se froncent quand les crocs s'enfoncent dans sa gorge offerte. Son myocarde rate un battement, s'emballe un moment, il s'accroche plus fort tout en acceptant de partir, sans se débattre de cet ébat qui n'a pas de sens.

Un soupire traverse ses lèvres, avant que les ténèbres ne récupèrent son petit corps.

Inerte.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Ven 29 Juin - 17:39
Il n’a pas encore ouvert les yeux, mais il prend conscience de sa propre existence avant même de sentir son cœur qui bat.

Une petite seconde avant qu’il ne sache qu’il est cette machine qui agonise, il n’est qu’un état d’esprit, qu’une âme perdue qui se découvre.

La douleur de ses flancs broyés le ramène à la réalité.

Il ouvre les yeux d’un air horrifié :

-- Je suis… en vie.

La sentence est claire. La souffrance ne cessera donc jamais.

Il a l’impression qu’on lui vole le repos qu’il mérite. Il aimerait pleurer, mais il est trop fatigué pour ça. Sa tête est trop lourde pour qu’il se relève.

Il se sent soudainement prisonnier de ce corps qu’il déteste.

De ce corps faible et répugnant.

Est-il entier seulement ?

Il ferme les yeux. La réponse ne l’intéresse plus.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Ven 29 Juin - 17:45
Le loup se tient à son chevet. Sa mine est lugubre, autant que les pierres sombres de la chambre. Le gamin ne dit rien. Il ouvre la paume et la ferme, à intervalle régulier. Il se fascine pour ses veines bleues qui apparaissent sous sa peau opaline.

Il a maigri. Il est trop maigre.

-- Est-ce que tu l’as vu ?

De la gueule d’Orest s’échappe une odeur putride : la haine.

Lui relève les yeux en silence. Ses iris bleus le toisent du bout de son lit.
Il doit bientôt en sortir, c’est ce qu’a dit le Frère Oskar. Il y tient aussi, à sortir de là.
Il ne veut pas pourrir dans du linge aussi blanc.

-- Qui ?

Le Loup gronde, mais ses yeux se baissent un instant, ses oreilles plantés au sommet de son crâne se couchant en arrière.
Il est en colère, mais le gamin ignore si c’est contre lui-même ou contre sa faible existence incapable de s’éteindre.

-- L’aristocrate.

Ils détournent chacun les yeux, comme pour fuir l’évidence.

Il l’a vu, de si près qu’il en a senti les canines froides sur la base de sa gorge, qu’il l’a vu aussi, ses doigts plantés dans les viscères encore chauds de la gosse. Il se souvient parfaitement de chaque détail de son visage aussi froid que la mort, aussi doux que la porcelaine.
Une beauté assassine.
Il a rencontré plus terrifiant encore que le loup.

-- Non.

Orest plonge ses yeux dans les siens. Il est silencieux comme la mort.
Le gamin le sent. Un frisson désagréable lui remonte l’échine.

Ils savent tous les deux qu’il ment.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Sam 4 Aoû - 3:33
Depuis qu’il est sorti du lit, il n’a pas l’impression que les autres le voient.

Parfois même il se demande s’il n’est pas un énième fantôme piégé dans les murs. Il touche du bout des doigts les parois mais il n’arrive jamais à les traverser. Il aimerait pouvoir s’y fondre, dépasser la frontière des portes que lui impose Orest depuis plus d’une semaine.

Il sait que le Loup n’a plus confiance en lui. Que quelque chose lui tord l’estomac mais qu’il se refuse à cracher le morceau.

Il se demande s’il ne ferait pas mieux de le dévorer, s’il préfère avaler ses maux.



A travers les maigres fenêtres, son œil court à l’extérieur.

Il surprend Oskar en grande discussion. Il accompagne un homme encapuchonné à l’intérieur du Temple. Il n’en discerne que la silhouette, et une mèche de cheveux qui tombe le long de sa bure.

L’enfant détourne le regard. Ses doigts s’arrêtent sur la pierre froide.



-- Tu épies, désormais ?

La voix du vieil Orest le surprend, mais au lieu de sursauter, ses épaules se serrent et son corps tout entier se crispe. Lentement - très lentement – il se tourne. Ses grands yeux céruléens se pointent sur le Loup qui lui fait face, dans un habit bien plus propre et noble qu’à l’accoutumée.

On dirait un habit de cérémonie.

-- J’ai vu un homme entrer dans le Temple, répond le gosse sans baisser les yeux, il accompagnait Oskar.

-- C’est un vampire qui vient chercher son stupide bétail.

Le gamin ne comprend pas au début. Il imagine les crocs du vampire, ses doigts dans les viscères et ses sourcils se froncent légèrement. Un frisson désagréable lui remonte l’échine, et en même temps, il y a quelque chose de chaud en lui qui s’allume. Une petite chaleur toute douce et rassurante au fond de son estomac.

Le Loup, lui, est morose. Ses oreilles se sont abaissées, mais ce n'est pas de la colère. Ses yeux ne rugissent pas.

-- Ils viennent parfois, ils achètent des enfants qu’ils jettent dans la neige froide, qu’ils rouent de coup et parfois même, ils les dévorent. Ils les brisent, mentalement, physiquement, jusqu’à qu’il ne reste d’eux qu’une coquille vide prête à être rempli de leurs préceptes et de colère.

Le gamin a le regard intrigué. C’est la première fois qu’il entend parler de ces enfants qui dans la neige sont brisés.

Comparé à la prison de pierre d’Orest, il les envirait presque.

Il se sent déjà broyé. Il a l’impression d’être une coque vide.

C’était Elle qui était pleine de vie, pleine de tout.

Pleine de Lui.

-- Pourquoi ?

-- Parce qu’il n’y a pas de meilleur guerrier que celui qui n’a rien à perdre et tout à gagner, de meilleur soldat que celui qui n’a jamais connu que la souffrance et le sang.


L’enfant a une petite moue alors que ses yeux se sont ravivés d’une flamme chaude.

-- N’y pense pas trop. Ce n’est pas une voie pour toi. Tu seras broyé par la neige et dévoré par les autres. Ils se vengeront sur toi car tu es petit et faible. Ils te domineront.

Le gamin ne répond pas. Ses yeux se détournent dans la meurtrière qui laisse filtrer un petit rayon pâle.

La silhouette est sur les marches. Oskar l’a raccompagné à la sortie.

Il aimerait voir son visage, pour savoir.



Devant le petit visage concentré, Orest fronce les sourcils.

Il n’est pas la moitié d’un Loup pour que son flair l’alerte que quelque chose ne va pas.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Sam 4 Aoû - 3:54
Allongé dans le lit du dortoir, il essaye de dormir mais il n’y arrive pas.

Il a entendu dire que demain, il y aurait la convocation de tous les enfants du Temple. Le Clan de la Rapière doit venir à eux, choisir les élus pour devenir Sanguinaire. Il ne sait pas encore quoi en penser, et c’est pour ça qu’il n’arrive pas à dormir.

Car il ignore quoi faire.

Le vieil Orest a dit que les Vampires choisissaient leurs élus du bout du doigt. Qu’il y aurait également un Wolfyr avec eux, que c’était à lui de choisir. Qu’ils prenaient les enfants en groupe, parce qu’à la fin, il n’en resterait finalement pas tant que ça.

Il ignore s’il doit le faire, car il a peur que son corps soit trop lâche, qu’à la moindre occasion il s’écrase.

Il déteste ses os trop fragiles, sa tête restée trop longtemps le ciel des rêves de sa petite sœur ou encore le cœur qui se cache dans sa cage thoracique et qui a cru jusqu’au bout à toutes ses phrases dégoulinantes de miel.

Comme un oiseau pris au piège du sucre, il est coincé.

Chaque pulsation est douloureuse.



-- Il paraît que les Wolfyrs vont choisir tous ceux qui ont une tâche de naissance demain, marmonne un gamin à sa droite, quelque part dans les ombres.

-- J’croyais qu’il ne choisissait que les plus forts d’entre nous ? S’inquiète un autre enfant.

-- Ils choisissent n’importe qui. Il leur en faut beaucoup, parce qu’beaucoup vont crevés.


Lui ne bouge pas. Coincé dans ses linges blancs, il ferme les yeux.

Il n’a rien à perdre. Perdre sa vie ne serait pas une perte.

Peut-être, même, une forme de miséricorde.

Douce miséricorde...


Il la rejoindrait, peut-être, enfin.

Elle, ses bras tendres, sa voix douce et claire. Il aimait tant se perdre entre ses bras, la serrer à son tour contre lui. Elle n’était qu’à lui. Pourquoi est-ce qu’on le lui avait volé ? Il renifle.

-- C’que tu dis pas, c’est que si t’es bon, tu peux vite dev'nir Vampire !

-- Vampire ?


Les gamins s’extasient, alors que lui renifle, encore.

Son cœur tambourine à travers le miel, à travers les pièges. Il a l’impression de mourir une énième fois, et à chaque fois, c’est à cause d’Elle.

Si seulement il pouvait devenir vampire, il pourrait se hisser, oui, peut-être qu’il pourrait. A la force de ses bras maigres, à la force de sa seule volonté, il y arriverait peut-être, pas vrai ? Il y arriverait, et quand enfin il sera tout en haut, il n’aura qu’à rendre visite à ce fameux Ryszard qui lui a tout volé et à tout lui prendre.

Il lui arracherait les dents une à une, puis les yeux, et enfin le cœur.

Son cœur serait le sien, et il le dévorerait dans du miel chaud.


Le silence retombe sur le dortoir alors qu’Oskar ouvre la porte.


Au milieu des corps, Il pleure sans un mot.
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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

le Mer 8 Aoû - 14:14
Il ne se souvenait que de ses longs cheveux blonds et de ses yeux perçants, mais à la lumière des chandeliers il apercevait des nuances supplémentaires. Comme des flammes dansantes sur les boucles que formaient sa longue chevelure. Ses iris étaient d’un bleu de glace, une beauté farouche et dangereuse.

Du reste, il était difficile de savoir exactement s’il était un homme ou une femme. Est-ce que ç’avait une quelconque importance ? Pas vraiment.

Le gamin ne dit rien alors qu’il essaye de se tenir le plus droit possible.

Le Wolfyr passe à travers les rangs, pointe du doigt des “lui”, et d’autres ”lui”, encore, à la chaîne. Les gamins parfois s’effondrent et supplient. Il ne dit rien, parce qu’il ne sait pas encore ce qu’il en sera de lui.

Est-ce qu’il aura peur ?

Il a déjà peur.



Le regard du vampire est insistant sur lui et plus il baisse les yeux, plus il l’imagine sourire.


-- Mmh.. Trop maigre.


Le Wolfyr vient de passer devant lui sans le choisir.

Il relève aussitôt la tête, jetant un instant un regard sur le dos du prêtre qui continue sa liste de choix. Il était dans les derniers. Il aurait dû être pris, pour compléter les rangs. C’est ce qu’on dit les garçons dans le dortoir. Que les derniers n’étaient que du bétail, qu’ils serviraient, qu’ils seraient pris malgré leur mauvaise apparence.

Pourquoi est-ce qu’il n’est pas pris ?

Il sert les poings en sentant monter une sorte de colère face à l’injustice qui s’abat sur lui.

Il pourrait y voir de la chance, mais il n’y voit qu’une énième preuve que le destin ne se préoccupe pas de ce qu’il pense. Que les jeux sont déjà faits.


Derrière lui, le prêtre Orest a un sourire. Il approche d’un pas, jetant à son tour un regard sur le vampire qui ne s’est pas déparé de son rictus. Il se demande bien ce qui l’amuse.


-- C’est tout pour aujourd’hui, annonce l’autre prêtre qui se rapproche d’un air las du Clan de la Rapière.


Le gamin ne bouge pas. Il est sidéré.

Quelque chose lui échappe, et il ne sait pas quoi faire.

Il tremble, de plus en plus, alors que ses yeux viennent rejoindre les pupilles bleues du vampire.

Il ne sait pas exactement pourquoi il cherche une réponse de sa part, ni une aide.

À Bévône, personne n’aide personne. Seuls les forts gagnent quelque chose.


-- C’est fini.


Orest pose sa main forte sur l’épaule du gamin.

C’est comme une décharge électrique qui lui traverse le corps. Tout le monde est presque parti, mais le vampire reste là.


-- Je...

-- Non, tu -

D’un coup d’épaule il se détache de lui, avance d’un pas, puis d’un second, mué par l’instinct plus que par la raison. Le Wolfyr reste stupéfait, et avance d’un pas, comme pour le rattraper. Le vampire n’a toujours pas bougé, mais il a légèrement penché son visage avec un sourire amusé.


-- Arrêtes, ne fais pas ça.


Il avance, encore. Les pas sont difficiles, parce qu’il tremble. Il a peur.

Plus Orest cherche à l’arrêter, plus il accélère.

Orest l’a toujours protégé.

Pourquoi alors il lui fait si peur ?


-- Tu ne peux pas !

-- Mais je le veux !


Le gamin a hurlé. Avec force. Avec un truc dans la voix qui était aussi puissant que déterminé.

Quelque chose qu’Orest n’avait jamais encore entendu.

Les yeux du vampire se sont posés sur le vieux prêtre qui ne comprend plus ce qui se passe. Il devine facilement que sa rencontre avec l’aristocrate a pourri le fond de son âme, mais il aimerait le protéger, le soigner. Il aimerait qu’il reste au Temple avec lui. C’est un peu égoïste, mais ne sont-ils pas tous égoïstes dans le fond ?


-- Si...Si tu pars aujourd’hui, tu seras perdu. A tout jamais.


Le gamin fixe longuement Orest, et son visage se décompense légèrement. Bien sûr ça lui fait mal d’entendre ça, mais parce qu’il pensait que le vieux prêtre savait, lui, qu’il était déjà perdu à tout jamais. Est-ce qu’il pensait sincèrement qu’il pouvait le sauver ?

Il y avait une partie de son âme ailleurs, quelque part. Un demi-cœur ne fonctionnera jamais.

Le gosse inspire profondément.


-- Mais je suis déjà perdu, Orest.

-- Il ne t’aidera pas à te retrouver ! Vocifère finalement le Wolfyr.

-- Je ne veux pas me retrouver.


Le vampire tend doucement sa main. Il n’est plus qu’à quelques pas, et le gamin les avale avec cette fois une certaine mesure, une certaine lenteur. Il ne profite pas du moment, pas plus qu’il n’a peur. Il est même résolu désormais.

Ses doigts viennent toucher de nouveau cette peau pâle et froide.

L’aristocrate a un sourire doux. Il a l’odeur du miel.

-- Tu peux m’appeler Koshmar...


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Re: Zörn, Cauchemar du Salbev

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